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OUD



VETIVER



Le mot vient du tamoul « Vettiveru ». Aujourd’hui, cette graminée , du genre andropogon, vient plutôt de la Réunion et de l’Indonésie. De nombreux parfums portent son nom et ont constitué des « fonds de commerce » importants, dans la catégorie des parfums masculins pour les marques Guerlain, Givenchy et Caron. C’est presqu’une drogue. Il est des consommateurs qui ne peuvent plus s’en passer et utiliseront leur vétiver, toute leur vie ! Les racines donnent l’essence : jadis on les utilisait à la fois pour parfumer les armoires, à fin d’embaumer mais aussi d’éloigner les mites des laines.
Cette plante s’adapte à tous les climats tropicaux et connaît un fort essor ces dernières années : facile d’exploitation, il s’agit d’une grande herbe qui pousse presqu’à l’état sauvage. Le vétiver est distillé sur place et fournit les notes vertes dans les compositions classiques de Fougères. Il représente par excellence la famille des parfums exotiques non floraux : une image de forêt amazonienne, rude et sauvage.

ROSE



Reine des fleurs, préférée des poètes et du prophète Mahomet, elle est fondamentale à la parfumerie. Aucune essence n’a inspiré autant de parfums, aucune n’est présente dans tant de compositions. Elle est souveraine en Orient, mais fut aussi à la mode sous Louis XIV ou à la cour d’Angleterre. On a retrouvé la recette du parfum d’Henri VIII : « Bien mélanger 6 cuillères d'Huile de Rose, avec la même quantité d’eau de Rose, 7 grammes de sucre, deux grains de Musc, et 28 grammes d'Ambre gris. Chauffer durant six heures et filtrer… »
La Grande tradition de la culture de la Rose pour son parfum vient de Perse : la légende veut que ce soit dans les bassins des jardins du Taj Mahal, que se fit une distillation naturelle des pétales de roses. Aujourd’hui encore, la rose est présente en Iran – et dans tout le Moyen Orient - dans les boissons et les douceurs, comme le Loukoum à la rose.
La rose cultivée pour la parfumerie est principalement la Rosa Damascena, originaire de Syrie – qui signifie « Pays de la Rose »- et qui donne les Absolues et Huiles essentielles de Bulgarie, Turquie et Maroc. La Rosa Centifolia, autrement dit la Rose de mai de Grasse, qui maintient la tradition en fêtant cette fleur chaque année, n’est plus cultivée en Provence qu’à titre symbolique, notamment dans le jardin de la maison Chanel. Trop coûteuse, l’essence de Grasse était pourtant la plus recherchée…
La Rose se distille ou, par enfleurage, devient Concrète et Absolue. Le résidu de la distillation donne l’eau de rose utilisée dans la gastronomie orientale, qui apprête aussi les pétales confites en « gelée de rose » et les boutons de roses séchées, réduits en poudre, comme médicament ou dans la composition du Raz-El-Hanout.
La plus imitée des essences – il existe une vingtaine d’essences synthétiques de roses – est l’une des plus fragiles : elle rancit à la chaleur…
Le parfum de rose est le parfum d’amour par excellence. Apres Venus qui en fit son « emblème », en l’empruntant à Adonis mourant, Cléopatre utilisa un lit de pétales roses de 45 cm d’épaisseur pour entraîner Marc-Antoine dans sa première nuit d’amour ! On trouve d’ailleurs la rose partout dans le monde gréco-latin : au Palais de Cnossos en Crête, la rose est dessinée sur les murs. Ramses II l’implanta en Egypte. Apolonio dans son Traité des meilleurs parfums donne le nom des « crus » de roses : Cirene, Phaeselis, Napoles et Capoue. Pline donne des recettes d’onguents et Marestheus la donne comme remède contre la dépression. Avicene, en redécouvrant le principe de la distillation, l’appliqua d'abord à la rose. Le succès fut immédiat…Il ne s’est jamais démenti depuis lors.

MYRRHE



La Myrrhe est l’une des essences les plus anciennes : elle est mentionnée dans des textes égyptiens datant de 2000 ans avant J.C. Extraite de la résine du Commiphora Burseraceae, elle est toujours utilisée en parfumerie fine : Serge Lutens, dans sa série de parfums des « Salons du Palais Royal » lui a consacré l’une de ses fragrances les plus somptueuses.

Les arbustes dont la hauteur varie de 1 à 6 m. poussent dans les régions de savane aride de Somalie, Ethiopie, Soudan et de la péninsule arabique. L’arbre se couvre à la fin août de fleurs blanches et vertes claires. Son tronc de 30 cm de diamètre environ se boursoufle de nœuds qui doivent être incisés pour que la résine s’écoule en petites gouttes jaunes. Une fois séchées sur l’arbre, ces « larmes » sont recueillies pendant les mois secs de l’été.

Cette matière première en elle-même très odoriférante – les Arabes l’utilisent traditionnellement en petits sachets pendus dans les armoires – est ensuite traitée pour donner le résinoide et l’absolu de Myrrhe. On la traite aussi en distillation à la vapeur d’eau pour obtenir l’huile essentielle. La myrrhe donne une note de fond très caractéristique, un peu amère – le nom vient de murr qui signifie amer en arabe – presque toujours utilisée dans les parfums traditionnels orientaux, prêtant aux notes de rose une sensualité particulière.

Cette sensualité n’avait pas échappé aux grecs qui en faisaient grand cas, l’utilisant même pour parfumer le vin : selon la légende Jupiter transforma son amante Myrrha – la mère d’Adonis - en arbuste odorant pour échapper au courroux de Junon . A Heliopolis, la ville du Dieu Soleil Ra, on brûlait des essences trois fois par jour pour marquer les étapes du cycle solaire : la myrrhe était l’essence brûlée à midi. Democrite la cite aussi comme l’un des principaux ingrédients du fameux Kyphi ( ou Khepri) égyptien. C’est encore la myrrhe, mélangée, au cassie qui servait à l’embaumement de l’estomac des momies. De l’Egypte, la tradition se transmit au peuple juif : la myrrhe est alors utilisée dans les rites de purification : Ester est purifiée à la myrrhe avant son mariage. Quand le roi Salomon conquit l’Arabie, la reine de Saba fit un voyage de 3000 km, que l’on qualifierait aujourd’hui de commercial, afin de garantir la route de la myrrhe et de l’encens. Ce sont aussi ces deux essences que tout naturellement les rois mages apportèrent du désert à l’enfant Jésus. La myrrhe est le premier parfum cité dans la Bible.

Avec les Grecs, la myrrhe devient enfin un parfum sophistiqué : il est le principal ingrédient de l’onguent appelé « mégalaion » et du « susinun » qui associe le Lis Rouge et la Myrrhe.

LES MATIÈRES PREMIÈRES

                                 

Pour faire de bons parfums, il faut de bons produits : autrement dit des matières premières – fleurs, épices, bois etc.- de haute qualité. Comme pour le vin, les paramètres qui feront une bonne huile essentielle ne s’arrêtent pas là. La façon de cueillir les fleurs par exemple, les transports, la pureté des matières puis l’art de la transformation par distillation ou extraction joueront aussi un rôle décisif.
Les matières premières naturelles sont récoltées généralement selon des procédés agricoles, mais parfois avec des précautions particulières. La Lavande de Haute Provence est ainsi distillée sur place. La rose ou le jasmin, aujourd’hui surtout cultivées en Inde, Egypte et Tunisie pour le Jasmin et Maroc, Bulgarie et Turquie pour la rose, nécessitent des soins très spéciaux : l’arôme naturel des fleurs étant plus fort la nuit, la récolte se fait de façon nocturne et se termine en matinée pour permettre aux fleurs d’être immédiatement traitées par les distillateurs à proximité.  Certains bois comme la Cannelle de Ceylan sont distillés également sur place de façon traditionnelle et archaïque, mais avec une qualité de résultat inégalé. Par contre la plupart des matières séchées, comme les épices, les bois ou les résines (encens, racines d’iris) sont d’abord transportées à Grasse notamment et distillées par les usines aux procédés plus que centenaires.
Certains produits sont récoltés fleur à fleur, comme la rose et le jasmin, d’autres sont exploités de façon quasi industrielle (Cèdre, Eucalyptus) . Suivant le « terroir », le climat, et le travail humain (la tradition), un même produit varie de qualité d’un pays à l’autre, et de prix aussi en conséquence : ainsi l’Absolue de Rose de Bulgarie se vend plus cher que celle du Maroc. Il y a aussi les millésimes et les lots. Un peu trop de sécheresse et l’essence de mandarine de Sicile sera décevante, un peu trop d’humidité et la rose sera faible… Sans parler de l’essence la plus rare, et l’une des plus chères au point d’être cotée au jour le jour, l’Agarwood des plateaux laotiens : il s’agit d’une résine qui n’apparaît sur  l’arbre que lorsque celui-ci est malade. Il existe des chasseurs d'arbre dont le travail consiste à se promener en forêt afin de dépister à quel moment tel arbre sera enfin malade et donc exploitable !

La route des épices orientales




L’oncle et « tuteur » du prophète Mahomet était parfumeur-épicier. En orient, aujourd’hui encore, c’est souvent la même échoppe qui vous fournira l’essence pour vous parfumer, l’épice pour l’alimentation et le remède pour vous guérir. Les épices et les herbes répondent traditionnellement à cette triple fonction. Les recherches de voies plus rapides et plus directes pour fournir l’Occident en épices recherchées pour ces trois fonctions, aboutirent aux expéditions fameuses de Marco Polo puis de Vasco de Gama. La route des épices n’était pas moins importante que celle de la soie et empruntait à peu près les mêmes voies, puisque les produits venaient de l’orient.
Les plus recherchées des épices orientales qui aujourd’hui encore sont présentes dans nos traditions gastronomiques et dans les compositions de parfums dits «épicés » («Opium », «Byzance », «Egoïste » etc.) sont la cannelle, le poivre, la cardamome, le clou de girofle, le cumin, la coriandre (graine), la noix de muscade, le safran, le genièvre, la vanille etc.
Certains de ces produits étaient jadis utilisés aussi à des fins mystiques : on brûlait les épices – ou d’habiles mélanges – dans les temples et les églises, on en parfumait même les enduits de construction des mosquées comme la cannelle…
Ces mêmes épices en subtiles harmonies dont les formules sont gardées secrètes, constituent les mélanges aromatiques du curry indien ou thaïlandais, du «cinq parfums »chinois et du raz-el-hanout maghrébin.
Les difficultés d’approvisionnement et de transport faisaient de ces épices des produits de haut luxe : aujourd’hui banalisées, à l’exception du safran qui coûte plus cher au poids que l’or, les épices sont utilisées dans l’alimentation quotidienne et remplacées en parfumerie par des matières synthétiques. Le clou de girofle qui fit la fortune de Zanzibar et dont l’odeur flotte encore dans les rues de la ville, ne permet plus de subvenir aux besoins de première nécessité de l’île…  


L’art de l’extraction des huiles essentielles




On obtient les huiles essentielles de plusieurs manières. La plus fréquente est la distillation directe, version améliorée de celle pratiquée dans l’Egypte ancienne sous le nom de « vase d'argile ». La matière première (herbe, fleur, bois ou épice) est déposée dans un alambic avec de l’eau. Portée à ébullition, la vapeur d’eau transporte l'essence dans un condensateur puis un séparateur. La distillation à la vapeur permet un travail plus efficace, en évitant le contact avec l'eau : on se contente de diffuser la vapeur à travers la matière première. Procédé plus moderne, la distillation sous vide obtenue par réduction de la pression d'air dans un distillateur hermétique : on peut ainsi distiller à des températures plus basses qui respectent mieux certaines matières premières fragiles, comme les fleurs.
La méthode dite d’expression est réservée aux agrumes ou hespéridées. Une simple pression permet d’extraire l’essence contenue dans les écorces. Cette opération jadis faite à la main est produite aujourd’hui par des centrifugeuses. La meilleure extraction doit se faire à froid.
Pour les matières les plus sensibles, la méthode d’extraction traditionnelle était l’enfleurage.
L’enfleurage à chaud consiste à plonger dans des bains de graisse animale ou d’huiles végétales les pétales de rose par exemple, à les laisser macérer, puis à les jeter : en répétant l’opération plusieurs fois, la graisse accumule l’arôme des fleurs. L’enfleurage à froid, réservé pour le jasmin ou la tubéreuse principalement, se fait par simple dépose des fleurs sur des « tiroirs » remplis de graisse froide et en répétant l’opération chaque jour pendant un mois. Les graisses doivent être ensuite lavées avec de l’alcool, puis par évaporation de l’alcool, on obtient la concrète puis l’absolue. Aujourd’hui, ces procédés très coûteux en matières et en travail, sont remplacés par des extractions par solvants volatils, comme l’éther de pétrole, l’hexane et le benzène.
Enfin, certains produits sont obtenus par macération simple dans l’alcool, comme les produits animaux : Ambre, civette ou castoréum.

L’heure de la modernité : les produits synthétiques



Le développement de la chimie organique, à la fin du XIXème siècle n’épargne pas la parfumerie. D’abord sous forme de répliques – compositions synthétiques d’une essence de rose, de jasmin etc. – les essences chimiques deviennent un élément indispensable de la parfumerie moderne : ce sont plus de 2000 produits qui sont aujourd’hui utilisés par les laboratoires spécialisés. Ceux-ci sont souvent les filiales des grands groupes chimiques et pharmaceutiques. La fabrication industrielle des parfums contemporains nécessite l’usage  de produits de synthèse pour des raisons d’efficacité et de coût. Le charme, mais aussi l’inconvénient, à ce stade, des produits naturels est leur irrégularité : comme les vins, les essences naturelles ont leurs bonnes et mauvaises années en qualité et en quantité. L’industrie ne peut accepter d’en être l’otage. Surtout le coût du naturel est sans commune mesure avec les possibilités : ainsi une très belle rose bulgare vaudra 4000 à 5000 euros le kilo, quand sa réplique synthétique vaudra seulement une cinquantaine d’euros! Cent fois moins ! Dans le prix final d’un flacon de parfum acheté en boutique, le consommateur ne débourse que 3% environ pour le parfum proprement dit ( emballage, marketing, commercialisation et impôts se taillent la part du lion) et finalement environ 1% pour les essences qui le constituent ! C’est dire le miracle que les produits synthétiques ont permis pour le développement de l’industrie de la parfumerie.
Dans le présent ouvrage, pour la fabrication de parfums artisanaux, nous recommandons toutefois d’utiliser les matières premières naturelles, plus chères mais meilleures et aussi plus aisées à se procurer. Les principales sont les suivantes, au nombre d’une soixantaine : elles constituent la « Palette » du parfumeur…


LES ÉPICES DU KERALA





Le sud de l’ Inde (Tamil Nadu, Karnataka et Kerala) est le réservoir à épices de la planète : depuis des millénaires, on produit et on exporte ici ce que le monde demande pour se parfumer, se soigner et agrémenter les cuisines des cinq continents : le poivre, l’épice si recherchée par le français Poivre qu’ il lui donna son nom avant d’en transférer la culture à l’ Ile Maurice pour le compte du roi de France ; la cannelle, cette écorce odorante, dont les romains comme les européens du Moyen-age faisaient grand cas ; la muscade avec son macis – l’ enveloppe- et sa noix pour des parfums musqués ; le piment rouge pour la cuisine arabe ; le clou de girofle, ce petit bouton que l’on cueille avant de le faire sécher afin qu’il « rende » son arôme ; la cardamome, une graine noire dans son étui vert qui parfume le café oriental et le lassi Indien ; et bien sûr le gingembre, cette racine d’une graminée d’ apparence banale : le jus piquant de la racine a , depuis l’ antiquité, agrémenté les plats, nourri les potions médicinales ou magiques et donné aux parfums cette note acidulée si recherchée aujourd’hui.


A l’ouest du Karnataka, la petite bourgade de Madikeri est située dans les montagnes du Kodagu. Cette région fut jadis riche et indépendante et depuis toujours l’un des greniers aux épices du marché mondial…
« Babou » est producteur de gingembre : le mois de février est la période de récolte. Dans ses champs, situés à quelques kilomètres de Madikeri, hommes et femmes, en haillons ou en Saris multicolores déterrent les racines et les apportent prés du camion. Une fois pesée (chaque travailleur reçoit en proportion de son travail) la marchandise est hissée sur le camion. L’atmosphère est bon-enfant… Si le travail est fatigant – on est plié en deux -, il est exécuté avec le sourire : la journée s’achève et un autre camion vient chercher les travailleurs qui retournent vers la ville. «  Babou » n’est pas un riche propriétaire, il habite chez ses parents et vent la matière première aux négociants de Cochin, plus au sud, au Kerala. La longue chaîne du trafic des épices commence, aujourd’hui plus courte heureusement que dans l’antiquité ou à l’époque de Vasco de Gama… Mais tout de même : le gingembre sera stocké dans de grands entrepôts, séché sur le toit des maisons du quartier commerçant de Cochin, puis revendu à des tiers avant d’aboutir pour la distillation en Inde ou à l’étranger, dans une fabrique spécialisée.



Si «  Babou »  nous a accueillis avec l’hospitalité et la gentillesse traditionnelle de l’intérieur de l’Inde, si sa mère nous a régalés d’un dîner indien où le gingembre et le piment étaient équilibrés par le yaourt et la cardamome, par contre dans les entrepôts de négoces à Cochin, l’ambiance était à la méfiance : on voit qu’ici la valeur des épices est pesée au poids de l’argent et parfois de l’or. On y traite le gingembre en février, mais toute l’année arriveront au port les épices nombreuses du Karnataka et du Kerala. La côte de Malabar (sud-ouest de l’Inde) a toujours été le centre du négoce des épices vers le moyen-orient. Depuis des millénaires les clients sont venus ici, avec de l’or, pour acheter des cargaisons : égyptiens, hébreux –un quartier juif existe encore à Cochin, résultat de la première émigration, celle de la destruction du temple de Jérusalem.-  grecs, arabes, portugais… On y trouve encore presque toutes les épices et aussi le café, le vétiver, dont les fines racines en écheveaux  donnent une huile essentielle douce-amère et le santal qui vient de Mysore ou du Tamil Nadu.
Aujourd’hui, la concurrence est rude et d’autres fournisseurs ont pris le relais, à Ceylan ou en Indonésie. Mais le marché indien d’un milliard d’individus consomme une grande quantité de ces épices qui entrent dans la composition du massala (curry) consommé quotidiennement et dans la pharmacopée ayurvédique. Pour les parfums, les notes dites « épicées » sont plus appréciées en occident, les Indiennes préfèrent les notes florales…

Gingembre

A une heure de route de Cochin, dans le village de Thrissur, un chemin de terre  conduit à une belle maison de style colonial, flanquée de hangars : le centre ayurvédique de la famille de Thrissur Thaikat Unni Mooss (1900-1927) l’un des descendants d’une des huit familles saintes qui perpétuent la tradition mystique de l’ayurveda. D’origine divine selon les hindous, la médecine ayurvédique (nom formé par les mots sanskrits « Ayur », vie, et « veda », connaissance ) créée par Brahmâ fut transmise au Kerala par Parasuraman…et maintenue jusqu’à nos jours par huit familles dont celle des Mooss.
Le maître des lieux, M. Venugopal : mince et vêtu à l’occidental, avec une chemise blanche à manches longues,  explique :
«  Ici, nous préparons les remèdes de la pharmacopée ayurvédique, dans sa plus authentique tradition : les herbes sont cueillies dans la forêt à des dates précises et immédiatement transformées en décoctions ou onguents ».  Nous entrons dans l’usine, plutôt un modeste atelier : des machines archaïques mais fonctionnelles produisent les pilules.
Il commente, non pas cette fabrication, mais la philosophie qui préside à la médecine ayurvèdique : « l’esprit et le corps ne forment qu’un seul ensemble : l’être humain. La recherche d’un état sanitaire satisfaisant passe donc par des traitements qui considèrent l’ensemble de l’individu et non pas la partie douloureuse. Pour déterminer un équilibre entre ces différents états, nécessaire à la lutte contre la maladie. Trois éléments de base, les doshas,  résument les caractéristiques sanitaires de l’homme et sont associés aux éléments cosmiques : ils se nomment Vata (le vent, le mouvement)  Pitta ( le soleil et le métabolisme) et Kapha (la lune et la physiologie ) Chaque dosha a ses spécificités. Un déséquilibre, résultant par exemple d’une mauvaise alimentation, déclenchera mal-être ou maladie ». Le parfum nous est présenté comme un exemple de l’ unité et de l’ équilibre de la nature.

Curcuma
Comme jadis en Occident, l’Inde persévère dans cette tradition qui fait du parfum un remède et du remède un parfum…
Dans la médecine ayurvèdique, le massage est le point fort du traitement: vous êtes assis sur une sorte de table en bois, bordée par une rigole d’évacuation de l’huile ( il faut 3 litres pour un massage complet). Le massage commencera par des frictions de la tête, alors que vous êtes en position assise, pour éviter un trop fort afflux de sang.
Couché ensuite sur le ventre puis sur le dos, le ou les masseurs (le massage traditionnel se fait souvent à 4 mains) vont malaxer vos muscles pour faire pénétrer dans le corps l’huile gorgée d’herbes  et afin d’accélérer le flux sanguin.. Parfois le massage se fait au tampon : imaginez des tissus enveloppant des herbes ou du riz au lait, serrés pour former de grosses boules fumantes. Celles-ci sont trempées dans de l’huile chaude et apposées sur votre corps avec des mouvements rotatifs pénétrants. Des odeurs d’abord acres – les racines et les herbes -  laissent ensuite la place à des fragrances mielleuses et ambrées.
L’ influence de la substance essentielle des plantes sur l’ équilibre du corps humain est ici un dogme, une évidence : dans la tradition ayurvédique, cette substance peut-être extraite par infusion ou extraction par pression à froid d’une plante (fleur, racine, bois, résine etc.). C’ est la procédure la plus courante au Kerala : elle nécessite toutefois une pharmacie de proximité car les plantes fraîches donnent leurs sucs immédiatement, et sans grande capacité de conservation. Au contraire, les huiles essentielles produites principalement par distillation de ces mêmes plantes ont une durée de vie de plusieurs années. Mais le principe est le même : extraire de la plante son influence vitale, son essence, son âme…
Sous l’ influence de la tradition ayurvédique, le parfum-médicament est devenu un produit en pleine expansion dans le monde : l’ aromathérapie en est l’ expression et les parfums ont parfois tendance à justifier leur composition par les bienfaits des huiles essentielles qui les constituent.

SANTAL



Le Santal blanc – santalum alba - est originaire de l’Inde. La variété qui donne la meilleure essence vient de Mysore. On le trouve aussi à Madras, Timor, au Sri Lanka et en Indonésie. Le Santal australien provient d’un autre arbre : le Eucaria spicata.

Aujourd’hui cultivé en vastes exploitations, le santal est en fait un parasite qui pousse sur les racines des arbres et atteint 12 m. de hauteur. Il faut environ 30 ans pour que le Santal parvienne à sa taille idéale pour être coupé et distilé. Extrêmement tenace, le Santal se marie avec les notes florales et orientales, entre dans la composition des Chypres et Fougères, et est utilisé en Inde pour parfumer des bombons très sucrés appelés Sen-sen.

Le Santal est l’essence mythique de l’Inde par excellence. Il est utilisé dans de nombreuses occasions tant religieuses que pour les cérémonies de mariage.

Cultivé en Inde depuis 4000 ans, le Santal comme bois est utilisés pour les sculptures et les portes et ainsi parfume naturellement les temples mais aussi en fonction de sa grande résistance aux vers et à la moisissure: la porte du temple de Somnath date de près de 2000 ans ! Le santal est plus spécialement dédié à Vishnu. Souvent associé à l’atar de Rose, le Santal est utilisé dans les rites de purification des péchés, le dernier jour de l’année hindoue (12 avril) : il purifie le corps et l’âme. Le bois est aussi transformé en talc, couramment utilisé encore aujourd’hui par les Indiens. Dans le rite musulman, le santal est déposé dans un encensoir aux pieds du mort dans le rite funéraire. 

Dans la philosophie tantrique, le santal est recommandé exclusivement pour les hommes. Les Japonais brûlent le santal dans les sanctuaires bouddhistes. En Europe son apparition remonte à la présence arabe en Espagne : le fameux cuir de Cordoue était parfumé au Santal. On découvrit au XIXème siècle ses vertus bactéricides. Mais le Santal ne connut de succès en parfumerie qu’au début du XXème siècle (Chypre de Coty). Aujourd’hui très recherché, il est devenu une essence de plus en plus chère. Il existe bien sûr diverses copies synthétiques et plusieurs substituts comme le Sandalore.  Mais rien de tel qu’une très pure harmonie de Santal naturel, comme le « Santal Mysore » de Lorenzo Villoresi.